Afrique   -   Décryptage : L'aventure ambigüe de Jay Killah (Partie 1)
17
Jun 2020
Posté par Ariel Mittag   -   dans Afrique   -   Aucun commentaires

Du temps. Du temps, il en a fallu à Jay Killah pour construire sa carrière. Il lui en a également fallu pour rester sur le long terme. Et il lui en a également fallu pour produire un dernier album aussi riche en thématique et en univers. Il laisse à ses fans un premier et dernier aurevoir, en quittant la scène par la grande porte.

La porte qui ferme sa carrière s’avère large. Pourtant, elle ne semble pas offrir à Jay Killah un retour vers une reprise dans le métier de chanteur. Mais soit, on n’en est pas là. Puisqu’il s’agit d’un dernier projet, oh combien grandiose, il faut prendre un peu de temps pour le savourer. Après tout, du temps, il en a fallu à son auteur pour le construire.

Un titre qui annonce une aventure vraiment ambiguë

C’est d’abord par le titre de l’opus que Jay Killah annonce les couleurs : Aventure ambiguë. Aventure ambiguë, c’est l’intitulé d’un classique de la littérature africaine. Écrit par Cheikh Hamidou Kane et publié en 1961, cette œuvre reçoit en 1962 le grand prix littéraire d’Afrique noire.

Aventure ambiguë (le livre) relate l’histoire de Samba Diallo qui passe de l’école coranique à l’école des Blancs. Son objectif, ou du moins celui de son maître spirituel Thierno et de la sœur de ce dernier, la Grande Royale, est de pousser Samba Diallo à aller à «l’école nouvelle» pour apprendre l’art de vaincre.

Aller à l’école nouvelle. Curieusement, cette symbolique de l’école se retrouve parallement dans le fil d’Ariane construit par Jay Killah dans son œuvre. Et bien l’intégralité des recettes de l’album servira à envoyer mille (1000) filles à l’école à la rentrer prochaine.

Pour cet artiste dont le parcours est jalonné de succès, mais d’un succès datant d’antan, faut-il repartir sur de nouvelles bases Faut-il abandonner ses acquis pour faire de la musique actuelle, une musique voulue par le public aujourd’hui Bref, faut-il aller à la nouvelle école de la musique?? Questions ambiguës, aventure ambiguë. Et cela, plus que dans les morceaux, c’est d’abord dans la couverture du projet que Jay Killah le montre.

Sur les traces de son identité

La pochette de Aventure ambiguë, outre l’intitulé du projet, donne une représentation de son contenu. Si une image vaut mille mots, alors celle de Aventure ambiguë vaut bien tous les dix-sept titres de l’opus.

L’illustration, centrée sur une boussole, laisse entrevoir la perspective d’écouter Jay Killah aborder la thématique des réalités de l’Afrique (1). Elle laisse également penser qu’il y sera question de recherche de racines (2) et de modèles pour la jeunesse (3). Enfin, elle pourrait signifier que Jay Killah se lance à la quête d’une nouvelle vie, d’une nouvelle aventure pour laquelle il faut construire ses propres repères (4). Cependant, n’allons pas vite en besogne.

En effet, si on se contente de la cover, on peut obtenir un tout autre sens que ceux évoqués plus haut. Elle peut vouloir dire que Jay Killah, à la fin de son aventure, a trouvé ses repères et dépose la boussole. Celle-ci pointe vers une direction pour indiquer le Nord à la nouvelle génération d’artistes. Qu’importe le sens qu’on confère à la cover de Aventure ambiguë, on ne tarde pas à entrer dans le vif du sujet et à descendre dans l’univers à la fois sombre, mélancolique, mais joyeux de Jay Killah.

Comme pour rendre hommage à sa longue carrière et à ses nombreux fans, pour son dernier projet, il a opté pour de la réflexion. Une réflexion qui se remarque dans l’évolution de la tracklist. D’abord, Memento mori.

Memento Mori : quand le soldat tourne dos à son arme

Premier morceau du projet, il en annonce les couleurs par une entrée avec des vers que le non initié qualifierait d’incantations. Pourtant, il s’agit de bénédictions. Pour être exact, ce sont des bénédictions qui se prononcent d’une part sur l’album et d’autre part sur la fin de carrière de Jay Killah. Au final, l’album s’ouvre et s’achève par des bénédictions, puisque le dernier morceau du projet s’intitule Bénédictions.

Jay Killah lui-même se présente avec un discours d’adieu. «Il est temps pour moi de passer à autre chose, de boucler la boucle». Après 21 ans de carrière, 6 albums, 1 mixtape, il prend sa retraite en espérant que «hors du rap, le meilleur reste à venir». Avant la sortie du projet, on se demandait pourquoi il souhaitait mettre un terme à son aventure musicale. Ici, il fournit la réponse par Mememto Mori.

Le terme «Memento mori», qui signifie «Souviens-toi que tu vas mourir» était couramment utilisé en christianisme médiéval. Il exprimait l’idée de vanité de la vie terrestre, «l’art de mourir». Drôle de thématique pour ouvrir le projet, mais rudement efficace! «Ce matin qui se lève pourrait bien être le dernier», entend-on. Comme quoi, chaque chose à son temps. Et pour Jay Killah, le temps est venu de passer à autre chose, en prenant soin de donner des leçons à la nouvelle génération.

Comment faire un tube en dix leçons (x Credo et Koc Blizzi) et Le monde s’effondre

Avec ses deux décennies de carrière musicale, Jay Killah reste et demeure l’un des anciens de la scène musicale au Bénin. Il a connu les codes musicaux du passé et il connait ceux d’aujourd’hui. En les comparant, il tire sa propre conclusion qui est d’ailleurs approuvée de tous : «La musique a beaucoup changé. À des trucs simples, tu dois t’appliquer».

Plus besoin d’être un Molière en musique, il suffit de «follow» tout le monde, de composer un morceau, et surtout de trouver une thématique facile, pas trop compliquée. Surtout, ne pas se tracasser, juste trouver le bon sujet : «Dieu, les femmes, les jaloux ou les fesses?».

Il est intéressant de remarquer que Credo et Koc Blizzi, représentant de la jeune génération sur le morceau, emploient «ounfo orh». Cela suppose que la jeune génération accorde sa place à l’ancienne, mais bouscule les codes préconçus pour s’adapter à l’actuel.

La musique ayant changé et ses les codes ayant connu de profondes métamorphoses, Jay Killah, qui souhaite avant tout rester fidèle à lui-même, décide de se mettre à l’écart. «Je n’aurai pas la trentaine à faire de la musique pour les mineurs […] Aucun regret, on a fait notre temps».

Pour nous aussi, il est temps de mettre une pause à cet article et de revenir avec la partie 2 plus tard.

Ecoutez :

Jay Killah – L’aventure ambigüe

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